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Camille Holtz - La chambre d’Alice

October 14, 2018

Depuis plusieurs années, je filme une jeune fille de 19 ans qui s’appelle Alice. Elle vit en Ardèche chez sa mère, en périphérie d’un village où elle partage une chambre avec sa petite sœur Barbara. Le récit se déroule sur plusieurs saisons, en immersion dans la chambre commune de ces deux adolescentes.


« La chambre d’Alice » est un long-métrage documentaire en développement. Ce projet est soutenu par la bourse Brouillon d’un rêve de la SCAM, l’aide à l’écriture du CNC et de la région Grand Est.

 

Alice (2016), photographiée par Camille Holtz

 

 

Mo Gourmelon : En filmant régulièrement ces deux adolescentes, avais-tu des exemples de séries sur l’adolescence en tête ?

 

Camille Holtz : En 1999, je regardais « Les jumelles s’en mêlent », une série télé diffusée sur Canal J. Cette série racontait le quotidien de deux jeunes sœurs jumelles : Ashley et Mary-Kate. Dans la série, comme dans mon film, deux sœurs partagent la même chambre mais en possèdent un côté bien distinct, à l’image de leur univers et de leur personnalité. Dans les souvenirs qu’il me reste de cette série, il est question de rivalité fraternelle, du passage de l’enfance à l’adolescence, de la quête de soi et des premières histoires d’amour. Ce sont des éléments que je retrouve avec Alice et Barbara. Les réseaux sociaux et Internet en plus !

 

MG : As-tu des séries de prédilection en ce moment, en lien avec l’adolescence ou l’enfance ?

 

CH : Depuis la fin des années 90, avec « Sabrina l’apprentie sorcière », « Sister, Sister » et « Les jumelles s’en mêlent », je n’ai plus suivi de série aussi assidûment. Pour « La chambre d’Alice », je me suis replongée dans les contes pour enfants des Frères Grimm, Charles Perrault et les gravures de Gustave Doré. Ces récits font écho aux décors qui entourent mes personnages et aux préoccupations qui les animent : une chambre en hauteur comme les tours de princesses, une fenêtre miniature à laquelle il faut se pencher pour voir l’extérieur, des objets rappelant l’enfance pas si lointaine... Comme les héros de contes, Alice et Barbara doivent se faire violence pour sortir de leur inertie et vivre leurs propres aventures.

 

 

Le soir, lorsque ma caméra est éteinte, nous avons notre rituel : on regarde un Disney en streaming. Alice et Barbara mettent leurs lits côte à côte et me font une place au milieu. Barbara cherche le chargeur de son ordinateur, perdu dans ses affaires. Une fois installées, lumière éteinte, on passe plus de temps à s’énerver contre la connexion Internet qui déconne qu’à regarder le film.

 

MG : Quels sont leurs usages d’Internet ?

 

CH : Ces jeunes font partie de la première génération à ne pas avoir connu la vie sans Internet. Internet est leur premier réflexe en terme de recherche d’informations et de distractions. Alice est connectée en permanence grâce à son téléphone et sa tablette. Elle s’en sert à la fois pour regarder la recette des pâtes carbonara, pour rechercher un emploi ou pour apprendre le code de la route.

 

 

MG : En étant aussi proche d’adolescentes et en partageant leur intimité, qu’as-tu découvert qui diffère de ta propre adolescence ?

 

CH : Derrière la porte de la chambre d’Alice et Barbara, j’ai découvert l’omniprésence des réseaux sociaux : Facebook, Instagram, Snapchat. Ces ados ont une grande connaissance des images en général et une grande maîtrise de leur propre image, à laquelle ils accordent énormément d’importance et de soin. Par exemple, en se prenant en photo eux-mêmes (avec des filtres), en filmant et en photographiant certains instants de leur vie pour en faire des « stories », qui sont des sortes de montages des meilleurs moments de leur journée. J’ai aussi été marquée par la frénésie de la surveillance rendue possible par les réseaux sociaux. On peut par exemple savoir la minute exacte à laquelle un correspondant a lu votre message, ou bien que celui-ci est connecté à l’application Messenger alors qu’il ne vous a pas répondu. Comme Alice et Barbara, j’ai grandi dans un village rural qu’il était compliqué de quitter sans avoir une voiture. Aujourd’hui, pour des jeunes comme Alice, les écrans (téléphone, tablette), Internet et les réseaux sociaux sont comme des fenêtres ouvertes sur le monde.

 

MG : Cette année, au Festival Séries Mania de Lille, j’ai découverts « Kiss me first » de Bryan Elsley, une série sur l’adolescence dans laquelle les personnages Leila et Tess trouvent refuge dans la réalité virtuelle. Connais-tu cette série ?


CH : Je ne connaissais pas cette série. Dans « La chambre d’Alice », il n’est pas exactement question de vie virtuelle même si Alice se compare aux autres à travers les réseaux sociaux et se retrouve prisonnière d’un engrenage qu’elle alimente également. Alice est ancrée dans la vie réelle, elle a envie d’être comme les jeunes de son âge : avoir le permis, un travail, des histoires d’amour, pouvoir se payer un Mcdo, aller au cinéma, faire du shopping. Alice me touche car elle est coincée dans une contradiction : peur de grandir mais désir de faire comme les autres, c’est-à-dire s’émanciper et devenir adulte.

 

 

 

MG : Comment as-tu rencontré Alice, pourquoi elle ?

 

CH : J’ai rencontré Alice en 2015 par l’intermédiaire de sa sœur Barbara dans le cadre du Master 2 Cinéma Documentaire de Lussas. Alice a attiré mon attention par le contraste entre son physique juvénile et son caractère fort. Alice est petite et très fine, avec un visage enfantin. Alice parle fort et vite. Son humeur est fluctuante, passant parfois rapidement de l’excitation au repli sur soi.

 

MG : Comment évoluez vous ensemble ? Accueillie entre les deux sœurs, y a-t-il des interférences entre vos univers et vos références ?

 

CH : Au départ, on ne se connaissait pas. C’est la première fois que je commence à filmer des personnes dès notre rencontre. Toute la relation d’intimité et de confiance était à créer. Les filles ont rapidement accepté ma présence et celle de ma caméra. De mon côté, j’étais un peu gênée car je sentais qu’il y avait une grande différence d’âge et de génération. Dès que je m’adressais à Alice et Barbara, j’avais le sentiment de dire des banalités, d’être à côté de la plaque, ringarde. J’ai vite compris que ce n’était pas en questionnant les filles sur leur vie que l’on allait se rapprocher. Plutôt que de parler, on a fait des activités ensemble pour vivre nos propres aventures : cueillettes aux champignons, promenades à la rivière avec mon chien, repas chez Buffalo Grill, soldes chez Jennyfer, visites de musées...

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, je peux dire que l’on est toutes les trois devenues véritablement amies. Cette relation d’intimité forte, créée pour faire un film ensemble, va perdurer bien au delà du tournage, pour elles comme pour moi.

 

MG : T’es tu inspirée, ou comment as tu pris en compte des démarches d’artistes qui ont suivi des enfants/adolescents sur la durée ?


CH : En rencontrant Alice, j’ai pensé au film de Pedro Costa « Dans la chambre de Vanda » (2001). Un film tourné sur deux ans avec une jeune fille, Vanda, à Fontainhas, un quartier de Lisbonne en démolition. Le récit se déroule en grande partie dans la chambre de Vanda, un lieu d’intimité où elle et sa sœur sont à l’abri des regards (notamment pour se droguer). Cet espace de proximité permet au réalisateur de capter les gestes et les corps de ces jeunes filles, ainsi que des discussions à propos de la vie en général. Je me suis surtout inspirée de la manière immersive qu’a Pedro Costa de filmer l’intime et les petites histoires quotidiennes sur le long terme. J’aime sa façon précise et bienveillante de regarder les personnes qu'il filme et d’en faire des héros de cinéma.

 

Photogrammes issus du tournage (en cours) de La chambre d’Alice, 2015-2018


 

Camille Holtz

Saison Video 2016

https://holtzcamille.tumblr.com

 

 

Entretien réalisé par Mo Gourmelon, le 20 septembre 2018

 

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