Au commencement, Peyton Place

Je ne sais plus si j’ai reçu en premier la proposition de Virgile Fraisse à propos de sa série « Pragmatic Chaos », récemment diffusée en ligne sur le site saisonvideo.com(1), ou si auparavant j’étais tombée en arrêt devant la réédition du livre de Grace Metalious « Peyton Place »(2), qui a fait remonter en moi tout un tas d’émotions. Le « sujet de la série » est donc venu à moi et il me fallait prendre en compte ces coïncidences. En effet la série américaine « Peyton Place »(3) qui s’est inspirée du roman éponyme a été diffusée en France en 1975. J’avais donc devant moi d’une part, avec « Pragmatic Chaos », une composition récente, en quatre épisodes, élaborée par un jeune artiste français diffusée sur Internet et librement inspirée du « format série » et d’autre part le phénomène « Peyton Place » qui revenait à la surface. Quand j’étais adolescente, je regardais avec ma mère

« Peyton Place » le samedi soir. Mes frères et ma sœur sortaient et moi trop jeune, donc embarquée avec maman dans « Peyton Place » pour un feuilleton interminable. La post-face d’Ardis Cameron au roman de Grace Metalius titrée « Relire Peyton Place : La boîte de pandore », nous apprend qu’à sa parution le roman était polémique et n’avait rien à voir avec les différents épisodes édulcorés de la série. « Publié à une époque que les historiens considèrent souvent comme une période de calme plat pour les mouvements féministes et les mouvements sociaux en général, « Peyton Place » arriva comme un pavé dans la mare du mythe de la vie de famille tranquille et du consensus social » (2). Il y était question d’adolescentes dans une sorte de mise en abyme de ma propre condition. Mais à vrai dire, comme Michael Barrisse(4), quand il nous parle des séries de son enfance, je ne me souviens pas de grand chose concernant l’histoire, ni l’intrigue sinon que c’était interminable. De semaines en semaines le dénouement était reporté juste avant la fin de chaque épisode. Sans nous lasser, la semaine suivante nous étions là devant le téléviseur, insensibles à tout ce qui nous était hors champs. Et je confirme, à nouveau avec Michael Barwise, cette impression que le plaisir des moments partagés et l’attente induite ainsi que nos hypothèses, excèdent les péripéties. « Peyton Place » a donc vraiment su ménager l’attente. Au moment où quelque chose était susceptible d’advenir ou d’être révélé, le récit prenait une fin toujours provisoire. Ce report systématique et interminable est même devenu une expression : « c’est Peyton Place ! ». 

« L’été indien est semblable à une femme mûre, animée de passions ardentes. »

Telle est la première phrase du roman « Peyton Place » qui n’est pas qu’un souvenir de mon adolescence. On trouve la référence à «Peyton Place» dans des essais cinématographiques et des romans.

Ainsi dans sa monographie consacrée à David Lynch, Thierry Jousse déclare : « Twin Peaks est une saga qui réactive les codes du soap opera, dont un des exemples les plus fameux  est sans doute « Peyton Place », en les mêlant à une complexe intrigue policière, quelques touches de fantastique et une solide dose d’humour absurde... » et à la suite et à son tour « On peut d’ailleurs observer l’influence de « Twin Peaks » sur des séries comme « X- Files», «Buffy contre les vampires» ou, plus récemment encore, sur «Desperate Housewives ».»(5)

Guy Astic dans son essai « Twin Peaks, Les laboratoires de David Lynch »6, entièrement consacré à la série donc, poursuit l’antériorité: « Commandée à Mark Frost et David Lynch par Robert Iger, le président d’ABC soucieux de redorer le blason artistique de son réseau national et de le voir résister à l’offensive des programmes du câble, la série s’avère rapidement un rejeton illégitime de la télévision. Certes les stratèges de la chaine perçoivent des filiations avec le soap opera, notamment avec « Peyton Place », ses histoires secrètes nichées dans une petite ville de Nouvelle Angleterre et Allison MacKenzie (Mia Farrow) en proie aux troubles sentimentaux et sexuels. »6 La série cependant ne se plie pas aux codes télévisuels. « Mais Ils (les stratèges) constatent, bien vite, des traits inédits, peu fiables en termes de part de marché, relevant d’hybridations poussées et d’expérimentations plutôt limites pour le format télévisuel. »(6) Si Mark Frost en tant que scénariste de la télévision est attaché à la localisation du récit, David Lynch élabore avant tout des images mystérieuses. Il y transpose ses univers cinématographiques, ses digressions qui feront de « Twin Peaks » une série culte. « Qu’importe dès lors le cadre, lieu commun ou pas il doit intégrer cette scène primitive (l’eau, la mort) ouvrant à l’étrangeté d’être : un corps en trop, une vie en moins. »(6) Pour les détracteurs des séries télévisuelles, seule la série « Twin Peaks » est à considérer.

Le dictionnaire des séries télévisées7 nous apprend que, dès les années soixante, la réalisation de Peyton Place sera déterminante pour établir les ingrédients du genre série télévisée. Celle-ci est « Centrée sur quelques personnages représentatifs d’une petite ville de Nouvelle-Angleterre et en premier lieu des femmes...»(7) De plus :

« Peyton Place est programmé en soirée : son ton est bien plus libre que celui des soaps de l’après-midi, on y parle de sexualité (notamment féminine) d’adultère, de meurtres, de grossesses adolescentes. » (7)L’étalement dans le temps, la complexité de l’intrigue rendra nécessaire l’invention du résumé en début d’épisode :

« précédemment dans Peyton Place »(7). Formule qu’emprunteront les séries suivantes.

Dès que j’ai su que j’allais consacrer les mois à venir à une approche singulière des séries, le sujet semblait tellement inépuisable et j’ai commencé par relire Saga de Tonino Benacquista(8), donc à nouveau un roman. Dans le cours du récit, on y lit : « Quelqu’un se souvient du feuilleton Peyton Place ? demande le Vieux...

«Peyton Place ». Rien que le nom me fait l’effet d’une madeleine. Un vieux truc américain en noir et blanc, avec plein d’acteurs qui sont devenus célèbres par la suite, comme Ryan O’Neal et Mia Farrow. Comment s’appelait son personnage, déjà... ?(8) - Allison ! dit Tristan qui ne perd rien de la séance. Elle a disparu d’un épisode à l’autre et personne n’a jamais su pourquoi. »(8)

Je me suis rendu compte à la même époque que l’artiste Virginie Barré dans la préparation de son projet de série intitulé La Cascadeuse tenait ce roman parmi ses références. À la dernière Biennale de Rennes

« Incorporated ! », en 2016, Liv Schulmann(9) déclinait Control en six épisodes tout en entamant dans la foulée une nouvelle série intitulée Que faire à propos de scénaristes de TV démotivés. Elle me dit qu’elle lisait aussi à cette occasion Saga. Le roman est semble-t-il devenu un incontournable à propos de l’élaboration des séries.

Mo Gourmelon 

1 - Virgile Fraisse, focus, saisonvideo.com, 3 – 23 avril 2017, interview disponible sur le site

2 – Grace Metalious, Peyton Place, 10/18, 2016, p. 674

3 - Peyton Place, Etats Unis 1964-69, 515 épisodes de 23 mn, en couleurs à partir de 1966. Première diffusion en France TF1 (31 épisodes, 1975), in Nils C. Ahl et Benjamin Fau, « Dictionnaire des séries télévisées, deuxième édition revue et augmentée », Editions Philippe Rey, Paris, 1996

4 – Michael Barwise, participe au programme RETRANCHEMENT, avec Mark Raidpere, Clémentine Coupeau, Damin Jibert, Robin Labriaud, saisonvideo.com, 30 octobre – 12 novembre 2017

5 - In Thierry Jousse, David Lynch, Les cahiers du cinéma, Le Monde, collection grands cinéastes, 2007, Paris, p. 52

6 – Guy Astic, Twin Peaks, Les Laboratoires de David Lynch, (édition revue et corrigée), Rouge Profond, 2008, p. 37, p. 41

7 – Nils C. Ahl, Benjamin Fau, Dictionnaire des séries télévisées, deuxième édition revue et augmentée, Éditions Philippe Rey, Paris, 2016, p.744

8 - Tonino Benacquista, Saga, Folio 3179, Paris, 2016


9 – Liv Schulman avec Paul Heintz, saisonvideo.com, 22 mai – 5 juin 2017 

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