Mes séries, vos séries 

Mo Gourmelon

30/03/2017

La série télé est un art verbal, le plus verbal des arts audiovisuels. »

Vincent Colonna, Paris, 2015 *

 

Que la série télé soit un art verbal et le plus verbal des arts audiovisuels, ainsi que l’énonce Vincent Colonna dans un essai sur les séries télé, est d’autant plus accrocheur, après avoir regardé sur Arte les épisodes de la série dramatique suédoise « L’héritage empoisonné », réalisée en 2014. Désormais une moyenne de trois épisodes est proposée à la suite, en diffusion télé, pour accrocher à l’intrigue et résoudre les démêlés avec les personnages. Dans l’un d’eux, Manne Wahlström auteur de pièces de théâtre, compagnon de Jonna, qu’il rejoint sur l’une des îles de l’archipel d’Aland, où se trouve la pension familiale de celle-ci, utilise son temps libre pour écrire une nouvelle pièce. Pour ce faire, il s’inspire et se sert des tensions, des conflits, des dilemmes de la famille de Jonna dont il est le témoin privilégié, observateur passif. Il œuvre avec les répliques et les secrets enfouis qui remontent à la surface. Il propose le rôle principal à Jonna, actrice en attente du rôle majeur de sa carrière. Elle le refuse catégoriquement, ne voulant trahir ni sa famille et encore moins ses secrets. Elle subit l’écriture de cette pièce, sous couvert de l’art et l’interprète comme une trahison personnelle jusqu’à provoquer leur rupture. Jonna et ses deux frères Lasse et Oscar sont retenus sur l’île toute la saison selon les exigences testamentaires de leur mère qui s’est suicidée et a consigné ses dernières volontés, en posant des clauses liant malgré eux ses trois enfants. La fratrie, malgré des années sans se voir, doit gérer pendant l’été la pension, condamnée à s’entendre. C’est la condition sine quo non pour accéder à l’héritage. Que Manne Wahlström verbalise cette histoire de famille et les revers du passé en une pièce de théâtre, accentue dans une mise en abyme ce qu’exprime aussi Vincent Colonna : « Si l’on devait à tout pris établir une filiation morphologique, la série télé devrait être rattachée soit au théâtre, soit à la dramatique radiophonique. »* On aurait pu penser au film « Festen » de Thomas Vinterberg, pour les conflits tus et qui resurgissent violemment, pour une caméra nerveuse, mais la pièce de théâtre dans le film nous reporte vers une autre forme.

Des artistes présentés dans le cadre de la Saison Video 2017 ou dans les éditions précédentes ont répondu à un bref questionnaire relatif aux séries qu’ils ont regardées enfant, puis adolescent et à leurs préférences actuelles ou désintérêt total. Depuis les premières séries télévisées, leur accès et les manières de les regarder ont évolué. Les séries tout d’abord exclusivement télé sont désormais disponibles sur Internet où l’on trouve aussi des séries spécifiques pour le web.

Du discrédit aux séries en famille

 

La télévision a toujours fait dans certains milieux sociaux culturels, l’objet d’un discrédit et par extension la série télé qui lui est attachée. Aussi certains des enfants qui en ont été privés ont contourné cet interdit grâce à leur entourage. Ne pas avoir vu certaines séries pouvait priver l’écolier des discussions autour d’elles et l’exclure de ce point de ralliement. « Mes parents étant de virulents anti-télé, je regardais en cachette chez ma voisine des épisodes de « Chapeau melon et bottes de cuir », « Amicalement votre » et « Le prisonnier »», relate par exemple Sabine Massenet1. Léonard Martin2 arbore en ce sens. « Il n’y avait pas de télé à la maison. Je ne regarde pas de série. Ce n’est pas un principe mais une habitude que je n’ai pas. Je vis toujours sans télévision et je préfère voir des films au cinéma et ou à la maison ». À l’opposé, le visionnement en famille, crée des souvenirs communs. Olivier Jonvaux3 se rappelle : « C’est ma mère qui regardait « Le rebelle », et moi je m’endormais devant en suçant mon pouce. Lorenzo Lamas a fait craquer beaucoup de ménagères... Moi j’aimais bien son côté « rebelle », « plus fort que les flics qui n’ont rien vu venir » ». Le choix de la série, dans ces moments partagés, nous rappelle Theodore Dumas4, revient aux aînés de la fratrie. « Concernant les séries, enfant c’était « Friends » et « Hartley Coeur à vif » sous le joug de mon frère et ma sœur aînés, préférant pour ma part, « Tex Avery » et les « Looney Tunes ». Souvenir particulier, découverte de la vost ». La vost ou le début de la cinéphilie. Pascal Lièvre5 de son côté revisite avec une pointe d’humour sa période d’enfance. En effet, le langage et les références qu’il donne aujourd’hui n’étaient sans doute pas encore bien établis dans ses réflexions d’enfant. « « Ma sorcière bien aimée », j’attendais avec impatience chaque nouvel épisode. J’étais fasciné par les pouvoirs magiques de cette femme au foyer qui renversait complètement la distribution du pouvoir au sein du couple hétéronormé de la société blanche américaine».

 

De l’étalement et de la périodicité au binge-watching

 

Pascal lièvre5 poursuit : « Adolescent, je ne manquais aucun épisode de « Drôles de dames ». J’adorais ce trio de femmes détectives travaillant pour le mystérieux Charlie. » L’adolescence est le moment où les choix sont moins contraints et où chacun peut se forger un goût. L’adolescence se vit davantage avec les copains, les amis qu’avec la famille. Theodore Dumas4 aborde la question du visionnement excessif de l’adolescence.

« Entre 11 – 14 ans, j’étais un énorme consommateur de télévision, notamment M6 et toutes ses séries pour adolescents : « Charmed », « Buffy contre les vampires », « Smallville » et autres décadences. Un peu plus tard

« Desperate Housewives » pour dîner en famille le jeudi soir. Et vint « Lost », ou l’apprentissage du binge-watching : quatre jours passés enfermé pour une saison, ne pas même tenter de résister au suspense. » Olivier Jonvaux3 nous mentionne sa série préférée à l’époque. « « Hartley, cœur à vif », LA série que je ne voulais pas louper quand j’étais au collège. J’imaginais que c’était ça la liberté en étant au lycée. » Le succès des séries est indéniable dans un engouement généralisé et à partager. Le choix est énorme puisqu’aux séries télé s’ajoutent toutes celles qui sont diffusées sur Internet. Pascal Lièvre5 nous livre ses préférences. « Je regarde des dizaines de séries chaque année. Je ne regarde presque plus de films, seules les séries m’intéressent. Cette année, j’ai beaucoup aimé « Vynil », la dernière saison de « Game of thrones » et de « Tyran », « Transparent »,

« American crime », « Sense 8 », « Designated survivor », « Westworld », « The girlfriend expérience ». Je regarde les séries sur mon ordinateur en streaming, le soir en général. »

La différence entre les séries et le cinéma a été à maintes reprises spécifiée. La salle noire, la grandeur de l’écran de projection, le projecteur derrière le spectateur qui imprime l’écran de son faisceau lumineux, isole le spectateur et le conditionne dans un environnement spécifique : l’immersion visuelle et sonore. Le téléviseur ne capte pas le spectateur pour un temps donné. Celui ci continue à être sollicité par son environnement personnel sans aucun confinement. L’acquisition de projecteurs maniables et à des prix abordables transforme la façon de regarder une série, afin de se rapprocher de l’écran de cinéma ou du moins de projections dans les musées, galeries, ou centres d’art. « Même si je regarde occasionnellement des séries. Celle qui m’intéresse le plus actuellement est « Black Mirror ». Je regarde cette série sur Netflix. J’ai la chance d’avoir un video projecteur, ce qui permet de profiter d’une grande image avec une très bonne qualité sans subir physiquement la petite taille et la proximité d’un écran d’ordinateur portable. » Nous dit Vincent Tanguy6. Theodore Dumas4 poursuit : « Mes séries préférées : « House of Cards », « Damages », « Twin Peaks », et très récemment the « Young Pope » de Sorrentino. En téléchargement illégal, hd vost, à regarder au vidéoprojecteur, avec des cigarettes. » Isabelle Lemaître connue pour la qualité de sa collection d’œuvres video avec son mari Jean-Conrad nous renseigne « Nous n’étions pas du tout série jusqu’à très récemment. Nous ne regardons des séries qu’en DVD ou podcast, jamais à la télé, pour décider du moment qui nous arrange. Sur des conseils d’amis, nous les regardons chez nous à Paris ou à la campagne sur l’écran de home cinéma, quand nous sommes tous les deux tranquilles et davantage l’hiver que pendant la belle saison. »

De l’incontournable Twin Peaks aux choix multiples

 

Dans les témoignages, la série « Twin Peaks », 1990-1991 fait l’unanimité. Créée par Mark Frost et David Lynch, elle comprend 28 épisodes de 45 mn et 2 de 90. La première diffusion en France s’est faite sur La Cinq en 1991. Les jeunes artistes qui citent la série l’ont forcément vu quelques années plus tard soit en rediffusion soit via les plateformes Internet. Ce qui est le cas de Paul Heintz7. « Il y aussi la fameuse et très belle et étrange série de l’artiste David Lynch : Twin Peaks. Elle part d’une situation initiale de série policière : la mort d’une jeune fille et le début d’une enquête mais ça glisse vers l’onirique : avec des MacGuffin et autres éléments mystérieux partout. » De son côté Sabine Massenet1 s’est intéressée tardivement à la série, peut-être une façon de résister à l’engouement généralisé et c’est très significatif qu’elle commence par regarder la série de David Lynch. « Ce n’est que très récemment que j’ai regardé des séries. J’ai commencé par « Twin Peaks » (j’étais très en retard !) il y a 6 ans, un véritable flash ! Un grand moment, à l’exclusion de la dernière saison. J’ai enchaîné avec «The Wire» (formidable !), « Treme », « Les Soprano », et sur arte, « Borgen »... J’ai arrêté, je deviens trop accro et ne fais plus grand chose. Au bout d’un moment, je ressens une forme d’écœurement, même quand la série est formidable, et je décroche. Ça fait un bout de temps que je n’en ai pas regardé, et je n’en ai plus trop envie. » Sabine Massenet1 pointe le visionnement compulsif des séries et corrobore le binge-watching déjà évoqué par Theodore Dumas4 qui dépasse l’effet générationnel. Quand tous les épisodes sont disponibles sur le net aucune limite temporelle ne s’impose à celui qui recherche l’accès. La télé procède par étalement et rendez-vous ponctuel. Durant une saison un épisode et désormais plusieurs en moyenne 3 sont diffusés un jour de la semaine à heure fixe. La suite est à attendre la semaine suivante comme les premières diffusions de séries télévisuelles. Face à la concurrence et aux multiples choix de séries disponibles, les chaînes télé s’adaptent et rendent d’une semaine à l’autre leurs épisodes disponibles un certain nombre de jours sur leur site.

Olivier Jonvaux3 résume bien la diversification des séries : « Il y a en trop pour les citer. Une série qui me plaît et que peu de gens connaissent est « Last man on earth ». C’est une série comique sur l’histoire du dernier homme sur terre, qui n’est finalement pas le seul. Je regarde la série dans mon lit, avec mon ordinateur et en streaming vostfr. Souvent il y a beaucoup de pub, sur des sites américains qui piratent les épisodes le lendemain de sa parution. » Voir des séries sur Internet donne une mobilité qui ne cantonne plus le spectateur devant son téléviseur, il se façonne son cocon comme Paul Heintz7. « Je ne regarde pas de série en ce moment.  J’en regardais très souvent, il y a 8 ans, avec ma copine très fan de série, de toutes sortes, « Six Feet Under », « Nip Tuck », « Skins, Breaking Bad » ... Nous les regardions toujours sur notre ordinateur portable, assis ou mi- couché l’un contre l’autre sur le canapé ou au lit. Seul, je n’aurais jamais regardé autant de série. » Il poursuit : « J’ai beaucoup aimé la série « Boss » dont le pilote a été réalisé par le réalisateur américain Gus Van Sant. Cette série américaine raconte l’histoire du maire de Chicago qui tombe malade. Cette maladie inconnue lui provoque une extrême faiblesse, des poussées délirantes... La série raconte comment il continue à gérer la ville en cachant cette maladie et malgré ça. » Les réalisateurs de cinéma dit d’auteur transportent leurs univers étranges dans les séries, fabriquant ainsi des épisodes cultes. Sabine Massenet « a évidemment regardé « Le p’tit Quinquin », sur arte mais elle le voit plutôt comme un film en 4 parties, pas vraiment comme une série. Elle les regardait dans son lit, sur son ordinateur; le soir sous la couette ! » Les moments cosy, douillets semblent appropriés. Elle poursuit : « J’ai réalisé en 2000 une vidéo intitulée « Tears » avec des images des soap opera du type « feux de l’amour »... Sur la répétition à l’infini des gestes, expressions, et cadrages... de ce genre de série. » L’évocation d’œuvres artistiques réalisées à partir de l’univers des séries, selon des citations, des emprunts, des reformulations, de nouveaux montages, nous conduit vers un autre épisode.

Prochainement :

« J’ai vu sur facebook ton intérêt pour les séries ces derniers temps, je te conseille de regarder « Please like me » une petite série australienne sur la jeunesse, les relations, la question gay, la bipolarité, la parentalité... bref c’est mon dada du moment, je te la conseille! » Olivier Pierre Jozef 

 

Mo Gourmelon

* - Vincent Colonna, « L’art des séries télé », 1 « L’appel du happy end », petite bibliothèque Payot, Paris, 2015, p 29

1 - Sabine Massenet, 9 – 21 mai 2017, saisonvideo.com, PRICELESS SEA, avec Rossella Piccinno, Valery Grancher

2 – Léonard Martin, 11 – 31 décembre 2017, saisonvideo.com, ET PATATI ET PATATA, avec Marie Hendriks et Louise Hémon

3 - Olivier Jonvaux, 24 avril – 8 mai 2017, saisonvideo.com, BLUE ISLAND, avec Giulia Grossmann, Anne Charlotte Finel et Oh Eun Lee

4 - Theodore Dumas, 10 -31 juillet 2017, saisonvideo.com, PENDANT QUE LES CHAMPS BRÛLENT, avec Thomas Schmahl, Camille Varenne, Savina Topurska, Charles Galley, Maurane Arbouz, Robin Mognetti, Vincent Tanguy

5 - Pascal Lièvre, Saison Video 2016

6 - Vincent Tanguy, 10 -31 juillet 2017, saisonvideo.com, PENDANT QUE LES CHAMPS BRÛLENT, avec Theodore Dumas, avec Thomas Schmahl, Camille Varenne, Savina Topurska, Charles Galley, Maurane Arbouz, Robin Mognetti

7 - Paul Heintz, 22 mai – 5 juin 2017, saisonvideo.com, avec Liv Schulman

8 – Olivier Pierre Jozef, 18 septembre – 1 octobre 2017, saisonvideo.com, LE LOUP DANS LA BERGERIE avec OPJ Cyganek + Julie Poulain, Julie Chaffort, Tomasso Donati et Louise Deltrieux 

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