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Bertrand Dezoteux - Harmonie (2018)

May 22, 2019

 

 

 

 

 

 

Mo Gourmelon : Dès 2008, avec la vidéo « Le Corso », réalisée en seconde année du Fresnoy, tu te distingues incontestablement par la création d’un univers merveilleux (grâce au recours des nouvelles technologies). Cet univers n’est ni franchement daté, ni franchement situé. Tu utilises les capacités techniques afin de concevoir de « folles aventures » pour reprendre tes propres mots. Déjà, dans cette vidéo que tu considères comme « rurale », « La race (des bêtes) est indistincte et les caractères sont empruntés à différentes espèces (bovidés, félins, insectes) ». Dans ton nouveau film d’animation « Harmonie », un personnage Jésus Perez plein de bonnes intentions, vient offrir les plus belles inventions de la Terre aux habitants d’Harmonie. Mais il n’est pas reçu comme il l’entendait. On retrouve des personnages composites qui rappellent, le bestiaire médiéval et la tradition du grotesque. Comment s’est conçue cette histoire, avec ce personnage central qui fait à la fois directement allusion au prophète, mais aussi aux jeunes hommes cool contemporains ?

 

Bertand Dezoteux : Au départ, l’envie de développer un univers de science-fiction a été suscitée par la lecture de la saga de bandes-dessinées « Les mondes d’Aldébaran » de LEO (Luiz Eduardo de Oliveira). On y suit la vie des premiers colons humains sur la planète Aldébaran, et leurs aventures lorsqu’ils sont confrontés à de mystérieux phénomènes. La géographie, la faune et la flore y sont très précis et riches, ce qui favorise un fort sentiment d’immersion. Aldébaran apparaît comme un monde idéal et luxuriant, sans doute inspiré du Brésil, dont est originaire l’auteur. On note néanmoins la présence de prédateurs, mais aussi une dérive autoritaire du gouvernement en place. Tout n’y est pas harmonieux, même si les Terriens débarqués depuis un siècle semblent sains et séduisants, formant une société cosmopolite.

 

 Bertrand Dezoteux, « Harmonie », 2018

 

À partir de ce récit, j’ai eu envie de raconter ma vision de la première colonie humaine sur une planète vierge baptisée « Harmonie », en raison de ses géologies multicolores, des voix enchanteresses de ses habitants, et d’un miracle génétique qui permet à toutes les espèces de se reproduire entre elles. Ce qui m’amusait, c’est que le nom « Harmonie » n’est pas très inspiré, je le rencontre souvent sur des enseignes de mutuelles ou d’instituts de beauté. C’est une idée passe-partout, stéréotypée, et il ne serait pas étonnant qu’une mission spatiale internationale de colonie planétaire porte ce nom.

 

En même temps, j’ai essayé de trouver du plaisir dans cette idée d’harmonie, dans l’assortiment des couleurs, la création musicale, en espérant que le spectateur y serait sensible. Je me suis intéressé aux critiques faites à l’égard de l’harmonie, par exemple dans les écrits de Morton Feldman. L’harmonie écoute à notre place, elle nous rassure, nous berce. Elle est morte, tout en procurant un plaisir facile, mais qui peut devenir ennuyeux. L’harmonie serait-elle le contraire de l’aventure ? C’est avec cette question que j’ai construit le récit.

 

« Harmonie » est un monde ambigu, aux douces apparences, mais à la morale cruelle. Cette contradiction est particulièrement perceptible chez les habitants, qui ont de belles voix mais un physique monstrueux. On la retrouve également dans les cadeaux offerts par Jésus Perez, qui peuvent être perçus à la fois comme des inventions géniales ou des calamités. Je m’amuse beaucoup avec le sens à ce niveau, c’est au spectateur de voir s’il s’agit de second degré.

 

Bertrand Dezoteux, « Harmonie », 2018

 

Pour le personnage de Jésus Perez, je me suis dit qu’il fallait quelqu’un de connu, une superstar qui viendrait représenter l’espèce humaine. Je voyais deux ambassadeurs possibles, qui ont la capacité de délivrer un message à l’humanité tout entière : Jésus et Michael Jackson. J’ai choisi Jésus en lui donnant le nom de famille de Perez, pour le rendre plus réel, moins virtuel, pour le singulariser. Aussi, Jésus Perez est une personne qui existe vraiment, c’est l’architecte d’intérieur qui a conçu la cuisine de mes parents. En faisant cela, je m’assurai que le personnage de mon film était à la fois réel et virtuel, le protagoniste idéal d’un film en 3D.

 

Bertrand Dezoteux, « Harmonie », 2018

 

MG : Je trouve particulièrement intéressant que tu te poses la question suivante : « L’harmonie serait-elle le contraire de l’aventure ? » Et que cette question participe à la construction de ton récit. Pourrais tu développer ?

 

BD : C’est une intuition, je ne sais pas si elle très fondée, c’est ce que je me dis après coup. Les avant-gardes musicales ont remis en cause les principes de l’harmonie, de la musique tonale, pour s’aventurer dans des territoires sonores jusqu’alors inexplorés, voire interdits, et inventant d’autres systèmes de notation. Aujourd’hui, il est difficile de situer le terrain de l’aventure, car on est dans une vision horizontale, où coexistent des points de vues et des héritages opposés. Je m’en suis rendu compte lorsque je devais travailler avec un compositeur de musique contemporaine pour composer les voix des habitants d’Harmonie. Il m’a mis en garde : « Je ne pourrai pas te faire de musique tonale ». Il l’a mentionné comme une impossibilité, un interdit. Dans ce contexte, je me suis demandé s’il n’était pas plus subversif de composer une musique tonale, évidente, des accords majeurs et mineurs, des tierces, des quartes et des quintes. De même pour le récit, plutôt que d’opter pour une déconstruction de la narration, j’ai opté pour une linéarité appuyée, presque didactique, en m’attachant à ne jamais perdre le spectateur. Ce qui m’amuse est de jouer avec les évidences, les archétypes, en les exposant de manière brute, sans effets. Ils deviennent étranges, ainsi mis à nu. C’est le « trouble de l’évidence », comme dirait Bertrand Lavier.

 

MG : Je viens de terminer le roman de T. C. Boyle, « Les Terranautes », (2016 aux Etats Unis) inspiré de l’expérimentation qui a eu lieu aux États Unis dans les années 90. Pendant deux ans, huit scientifiques - quatre hommes et quatre femmes – doivent, dans le roman, vivre en autarcie, dans une gigantesque biosphère sous verre située quelque part dans l’Arizona. Cette expérience de mise en étanchéité doit pouvoir s’expatrier afin d’envisager la colonisation d’autres planètes. Dans ton imaginaire les planètes atteintes sont forcément habitées ?

 

Bertrand Dezoteux, « Harmonie », 2018

 

BD : Je ne connaissais pas ce livre, il a l’air passionnant et corrosif dans sa manière de décrire une petite société humaine mise sous cloche. Cela me fait penser aux simulations de vie sur Mars qui ont eu lieu à Hawaï, et à l’expérience « Mars500 », qui m’a inspiré pour le projet « En attendant Mars ». Tout cela parle de la difficulté d’éviter le conflit en milieu confiné. Mais ta question semble plutôt désigner le rapport que nous aurions à un monde sans habitants, ou du moins à un monde peuplé d’êtres vivants avec lesquels il serait impossible de communiquer.

J’ai beaucoup aimé le film « Seul sur Mars » de Ridley Scott, dans sa tentative de construire un récit sur l’isolement sur une planète inhabitée. De même, je suis très inspiré par le livre « Vendredi ou les limbes du Pacifique » de Michel Tournier, qui est une relecture de Robinson Crusoé. Ces deux œuvres mettent en évidence le lien des héros à leur société, à travers des moyens de communication, des objets, des technologies, des souvenirs, des représentations. Robinson, plutôt que de considérer l’île comme une page blanche, et la possibilité d’une utopie, s’attelle à recréer le monde d’où il vient, en administrant le territoire, en l’aménageant, en le personnifiant, en le découpant en plusieurs zones, et les nommant. Ce projet est rendu possible grâce aux outils (machette, barils de poudre) qui proviennent de l’épave dont il est rescapé. Ainsi, c’est la technologie issue de sa propre société qui lui permet d’établir une relation à l’île vierge. Il ne part pas de zéro, mais avec tout un tas d’artéfacts et de représentations de son propre monde.

L’imagination bute sur l’invention d’un monde ex nihilo. Même si la planète où l’on se rend semble inhabitée, nous, nous sommes habités, à l’image du héros de « Seul sur Mars » qui ressent le besoin de parler seul, ou de tenir un journal de bord sous forme de vidéos. D’une certaine manière, la solitude est une relation sociale.

 

 Bertrand Dezoteux, « Harmonie », 2018

 

MG : Pourquoi avoir choisi cette fois la forme de la série ? Le nombre d’épisodes est-il déjà fixé ? L’épisode 1 s’achève ainsi : « Alors que je disparais dans la mer plusieurs questions subsistent », puis l’énoncé des questions qui résume la trame dramatique et enfin : « Toutes ces questions trouveront des réponses dans le prochain épisode ». Il s’agit donc d’un récit linéaire et découpé en plusieurs séquences ?

 

BD : La forme de la série est aussi inspirée des « Mondes d’Aldébaran », dont les différents cycles correspondent à l’exploration de différentes planètes.

Les questions posées à la fin du premier épisode d’ « Harmonie » relèvent plus de la facétie que d’un plan préétabli. Elles servent à stimuler l’imagination des spectateurs, en leur promettant des réponses à des énigmes plutôt difficiles à résoudre : Pourquoi les habitants d’Harmonie comprennent-ils le français ? Je n’en sais rien. La série est un jeu de construction réjouissant dans sa façon de poser des problèmes et d’en différer la résolution. La série LOST est construite sur ce principe. Pour le moment, il n’y a pas de nombre d’épisode fixé, et plusieurs chemins scénaristiques et formels s’ouvrent à moi, pour un éventuel deuxième épisode.

 

Bertrand Dezoteux, « Harmonie », 2018

 

Aussi, la série est pour moi la possibilité de développer un projet dans la durée. L’animation 3D est un travail long et laborieux, le ré-emploi de personnages et de décors me permettra d’aller plus vite et de développer un récit plus conséquent.

 

Bertrand Dezoteux

octobre 2018

 

 

Légendes photographiques : « Harmonie », animation, 2018, 20 min. Crédit : Bertrand Dezoteux.

Galerie Édouard Manet, École municipale des Beaux-Arts de Gennevilliers

 

 

Les œuvres de Bertrand Dezoteux présentées à la Saison Video

 

Saison Video 2008, « ROUBAIX 3000 », 2007 et « Mireille », 2006

 

Saison Video 2009, « Distrans », 2008 et « Le corso », 2008

 

Saison Video 2011, « Zaldiaren Orena », 2010

https://fr.calameo.com/read/0034052729a64c83eae3c entretien : p.56-65

 

Saison Video 2013, « Txerri », 2011

 

Saison Video 2019, Carte Blanche.

Bertrand Dezoteux invite Etienne Kawczak-Wirz, Antoine Belot et Stanislas Paruzel.

 

 

 

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